TALENT HANGI BIN : LA PASSION DES DROITS HUMAINS
« Il n'y a pas de paix sans justice et pas de justice sans
pardon », disait Jean-Paul II. Travailleur des droits humains
au Congo RDC puis réfugié politique à Montréal, Talent Hangi Bin a
fait sienne cette réflexion du pape.
Ce qui m'a frappé, la première fois que j'ai rencontré
Talent Hangi Bin dans son très humble logement de nouvel arrivant à Montréal,
c'est l'affiche posée à l'entrée du vestibule, la Charte canadienne des Droits
et Libertés, placardée à hauteur des yeux.
À vrai dire, ce n'est pas vraiment étonnant de trouver
la Charte ainsi mise en évidence chez ce passionné des droits humains
qui a failli mourir pour les défendre trop ouvertement dans son pays,
la République démocratique du Congo. Originaire de Béni, une des villes
du Nord-Kivu, à l'Est du Congo, Talent a choisi de ne pas se taire
devant les exactions et l'injustice dont sont victimes les populations
qui vivent sous l'occupation d'armées rebelles depuis 1998. On le dit trop peu,
ce conflit, qui a fait plus de quatre millions de morts, est le plus
meurtrier dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale.
Talent faisait vivre sa famille grâce à la culture de
la terre et à une petite « pharmacie » qu'il tenait avec
son épouse Soki Syayighosola. Mais le plus clair de son temps, il l'a passé
bénévolement comme enquêteur principal au sein de l'ASADHO (Association africaine
de Défense des Droits de l'Homme), un organisme associé aux grandes organisations
comme Amnistie Internationale, Agir Ensemble pour le Droit de l'Homme
(France) ou l'Organisation Mondiale Contre la Torture (Suisse), qui soutiennent
les associations congolaises de défense des droits humains fondamentaux. Talent
a collaboré également avec le Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits
de l'Homme (HCDH). « Je visitais et faisais libérer des prisonniers
arrêtés illégalement », raconte-t-il avec une passion intacte. Il a aussi
témoigné de meurtres gratuits perpétrés par des militaires, ou aidé à identifier
des fosses communes dans des régions où l'impunité est quasi totale.
Comme animateur d'émissions de radio concernant les droits humains,
il a dénoncé en onde les violations massives des droits de l'Homme. Parfois,
quand cela devenait trop dangereux pour lui, il fournissait l'information à des
stations étrangères en prenant soin d'exiger un embargo de quelques jours pour
avoir le temps de disparaître en forêt ou dans une autre région loin de chez
lui.
Talent Hangi Bin a été arrêté plusieurs fois et torturé
- heureusement ses contacts avec les mouvements étrangers de défense des
droits humains lui ont permis d'échapper à ses bourreaux. Le 28 mai 2002, tout
a cependant failli basculer. Battu et torturé à la suite d'une déclaration
à la Voix de l'Amérique, il parvient à s'enfuir miraculeusement en Ouganda,
où il reste caché pendant 14 mois - il ne peut se montrer le jour car
les rebelles qui occupent l'est de la RDC sont précisément soutenus par ce
pays. Au Congo, son beau-frère est tué parce qu'il refuse de révéler où
Talent se cache. Son épouse et leurs quatre enfants parviennent à s'échapper
au Kenya mais ce n'est finalement qu'en septembre 2004, après 28 mois de
séparation, que la famille peut enfin se retrouver au grand complet à
Montréal.
« Il n'y a pas de paix sans justice et pas de
justice sans pardon, dit Talent en citant le pape Jean-Paul II : bien que
les autorités de mon pays m'ont fait du mal, je prie Dieu que la justice soit
faite mais qu'il me donne aussi le bon cœur de leur pardonner malgré les
bavures qu'ils continuent de faire. »
Loin du Nord-Kivu, Talent Hangi Bin n'en continue pas moins de
vivre au rythme des soubresauts qui affectent son pays. Il participe à des
émissions à la radio ou à la télévision, et donne des conférences sur les droits
de l'Homme dans des écoles de Saint-Lambert, de Montréal de Saint-Hyacinthe,
de Cowansville, etc. Le jeune réfugié politique n'a de cesse d'ouvrir les
cœurs et les yeux. Le verbe est vif, le rire jamais loin même si Talent
nous entraîne dans des situations qui appellent souvent l'indignation.
« Ce qui m'a fait tenir toutes ces années, c'est la conviction
que sans le Christ, on ne peut rien, dit-il. Dieu est le premier en toute chose.
Il nous a donné les Dix Commandements. Le Christ nous a aussi montré que
l'essentiel est de vivre l'Amour entre nous et que l'Amour devient concret
avec des actes. » Malgré le rythme assez intense de ses journées,
Talent prend soin chaque jour de prier, au moins dans son cœur. C'est la prière,
dit-il, qui lui a permis de lutter pour réclamer justice ou sauver la vie de
personnes en danger : « Je prie pour les victimes, que Dieu leur
donne la force, et qu'il me la donne aussi. Chaque matin, j'invoque aussi
l'esprit de saint Joseph, et je lui demande de m'aider à faire le bien chaque
fois que j'en aurai l'occasion. »
Actuellement, Talent étudie en Sciences sociales et en Droit
à l'université de Montréal : « Comme défenseur des droits de
l'Homme, il faut que j'en sache le plus possible sur les systèmes juridiques,
les Constitutions, les accords ou traités internationaux, etc. J'espère un
jour retourner au pays pour travailler comme avocat auprès des victimes ».
En attendant, il n'exclut pas l'idée de défendre les droits humains dans
d'autres pays qui ont soif d'un État de droit, de justice et d'une paix durable.
Le Congolais de souche ne le cache pas : son rêve est de trouver un réel emploi
dans le domaine des droits humains ou humanitaires.
Mais en attendant, entre les études et les cinq enfants - car
la famille s'est agrandie -, il lui faut nouer les deux bouts en prenant
tous les petits boulots qui passent - quitte à travailler dans les fermes
en été ou planter des arbres en Abitibi s'il le faut ! Avis à tous :
Talent se cherche une vraie job, l'indispensable passeport, le
« sésame » qui lui permettraient d'ouvrir les portes du monde
du travail. Et qui sait ? parfois dans la vie, l'engagement et l'expérience
valent bien plus que n'importe quel cv ! ©EQm
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