LOUIS GAGNÉ : LE CAMARADE DE LA CHOPPE (L'USINE)
De l'orphelinat à l'usine, le travailleur de nuit a découvert
un grand secret spirituel : l'amitié ouvre tous les curs.
À six ans, Louis Gagné voulait devenir un saint.
Les premières pages de son hagiographie comporteront cependant quelques ratures,
reconnaît-il d'un rire franc.
Placé à l'Orphelinat catholique de Montréal comme deux
de ses frères et surs, parce que la famille criait trop famine, le jeune
Louis est le seul de sa promotion à avoir fugué trois fois, en trois ans,
dont une fuite vers Noël en emmenant le petit Jésus de la crêche avec
lui - « pas pour lui faire du mal comme le craignaient les surs,
mais pour ne pas me sentir seul », raconte-t-il aujourd'hui, sourire en coin.
Du fil à retordre, il en a donné à ces religieuses: ses ruades
ont envoyé l'une d'elles tout habillée dans la piscine, la
« cornette » flottant sur les eaux...
C'est le même Louis qui offre aujourd'hui crucifix et Bible à
ses collègues de travail quand ceux-ci inaugurent leur maison. Avec la consigne
stricte de placer la croix bien en évidence ou de la lui rendre - une signature
qui permet à ses amis de savoir si Louis est déjà passé ou
non dans cette maison.
La saine camaraderie de Louis Gagné a quelque chose
d'irrésistible. Du temps où il vivait avec nous à la communauté
du Pain de Vie, il a réussi à amener, un par un, des dizaines de ses
collègues du Red Lobster, le restaurant où il travaillait alors depuis
plus de dix ans comme serveur. Plus éloignés de l'Église les uns que
les autres, beaucoup repartaient plein de questions après un repas marqué
d'humour, un temps de partage et une visite à la chapelle.
C'est que Louis était un mystère pour eux :
que s'était-il passé pour que cet ex-chauffeur de l'armée,
ex-employé du Play Boy Club du Québec et d'autres métiers
très divers, leur Louis plus enclin au party qu'au crucifix pendant des
années, se mette soudainement à ouvrir leur cur à Dieu ?
L'explication ? Une conversion, entamée au Café Chrétien
Centre-Sud, sur la rue Sainte-Catherine, et qui a connu son apogée quand Louis
a eu 41 ans : « Pendant trois jours et trois nuits, j'ai lutté avec
Dieu, sans manger ni dormir, raconte-t-il. Je me sentais incapable de revenir à
Lui. J'étais convaincu que la mort était en moi et j'avais peur de rencontrer
Dieu. Puis j'ai compris que nous sommes sauvés tout simplement parce que Dieu nous
aime. »
Louis Gagné est sorti transformé de ce moment
spirituellement intense. Inspiré par l'image de saint François, il a choisi de
se faire proche des pauvres. Au travail, il s'est mis à prier en silence pour
les personnes en difficulté, parfois longtemps, et quand l'occasion était
donnée, il leur apportait son témoignage dans un face à face.
« Quand on vient de se convertir, on veut que tout aille vite »,
raconte-t-il, en évoquant ce soir de lassitude où il allait rejoindre
des collègues dans un café en se disant que cela ne servait à rien
de prier pour eux. « Je les ai surpris en train de parler avec profondeur de Dieu,
en évoquant le témoignage que je leur avais apporté ».
Aujourd'hui, c'est dans l'usine montréalaise d'Electrolux, parmi
des ouvriers très machos, très alcoolisés et parfois imbibés
de bien d'autres choses, que Louis parle du Christ, quand c'est le temps. Oh ! Il n'a
rien d'un preacher ! Au contraire, les hommes qui travaillent avec lui sur le shift
de nuit le supplient de les libérer des prophètes, catholiques ou autres,
qui leur cassent les oreilles à coups de paroles bibliques ! « Je
sens quand c'est le temps de témoigner; les gens sont très réceptifs,
même les plus durs, si on sait attendre », constate-t-il. Sa parole passe
- et souvent ! - parce que Louis est avant tout un gars comme les autres,
solidaire, rieur, enthousiaste, mais surtout plein de bonté. « Marcel
était un jeune de 20 ans, raconte-t-il, qui croyait en tout sauf en Dieu. Un jour,
j'ai pu lui témoigner de ma foi... et il ne m'en a pas reparlé pendant
deux ans ! J'ai Puis soudainement, il s'est mis à m'interpeller, à me
dire tout ce qu'il reprochait à l'Église, ses peurs,... et il m'a
demandé de l'accompagner pour aller se confesser ». Louis a aussi
réussi à faire en sorte que ses collègues épargnent peu
à peu un camarade qui leur servait de souffre-douleur : « Je leur
ai seulement dit : personne parmi nous ne peut lire la souffrance qu'il porte dans
son cur ».
Les changements qui ont marqué sa vie ont aussi touché
sa famille, qui porte plus que son lot de souffrances. « j'ai envoyé ma
propre sur pour une retraite à l'Alliance de Trois-Rivières, en
l'assurant qu'il n'y aurait presque pas de prière. Le premier soir,
elle m'en voulait à mort, dit-il en riant. Le troisième, elle m'a
remercié. Elle est devenue une personne très priante et accueillante dans
son restaurant. »
À 51 ans, Louis Gagné n'a cependant pas oublié les
aléas de son enfance. Il porte de plus en plus le projet d'ouvrir un chalet proche
de Montréal, où prendre soin, avec d'autres, d'enfants pauvres et
maltraités, une maison en campagne qui ne cacherait pas ses convictions
chrétiennes. Déjà, avec quelques proches, il ne compte ni temps
ni argent pour soutenir, souvent avec beaucoup de discrétion, de nombreuses
familles en difficulté. Plus que quiconque, Louis sait le baume que peuvent
apporter à des enfances brisées les gestes simples d'une bonne
camaraderie ! ©EQm
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