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LE GRAND VOYAGE DU LUTHIER (EXTRAIT)
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à la fois entrepreneur et artisan :
le luthier Olivier Pérot cherche comment concilier le respect
du bois, de la musique et du musicien, tout en vivant de son art.
En Quête : Comment êtes-vous arrivé à la
lutherie ?
Olivier Pérot : Ma mère était musicothérapeute. Mon
père était professeur de clarinette mais il avait étudié
en ébénisterie. J'ai grandi dans les meubles qu'il a faits
de ses mains, en apprenant à toucher la matière. C'est ce
qui m'a donné le goût d'entrer dans une école de lutherie
à 15 ans.
EQM : C'est un métier très spécialisé...
O. P. : Certains luthiers se spécialisent dans le violon,
d'autres en alto, en violoncelle... J'ai opté pour la
haute restauration qui me permet de travailler des
Stradivarius, des Amati et d'autres instruments moins connus.
C'est un métier fascinant parce que nous oeuvrons avec
la matière -le bois, les vernis. Mais nous optimisons
aussi l'acoustique pour lutter contre les dommages du
temps. Le premier sentiment qui nous envahit face à
un violon, c'est qu'il est né bien avant nous, qu'il a
vécu tant de choses. Pour cela déjà, on lui doit le respect.
Comme on en doit aussi au luthier qui l'a fait naître pour
un musicien, avec une esthétique, à une époque
particulière...
EQM : Dans le film Le violon Rouge (François
Girard, 1999), on voit un maître luthier briser d'un coup
un violon qu'un de ses artisans avait mis un an à faire.
La formation est-elle si dure ?
O. P. : J'ai assisté au même genre de scène lors de
ma formation à l'école de Mirecourt, en France.
C'est impressionnant ! Mais j'ai aussi vécu de belles
rencontres. Un autre maître est venu voir mon travail :
« Qu'est-ce qui vous anime dans la vie ? »,
m'a-t-il demandé. J'ai balbutié que j'aimais travailler le bois.
Mais ce n'est pas ce qu'il voulait entendre. « Parlez-moi
de vous, de vos loisirs », me dit-il. Je lui ai dit très
timidement que j'aimais la montagne. « Eh bien !
Mettez-en un peu dans vos violons... » Une de mes plus belles
leçons de vie ! J'ai compris qu'être luthier ne signifie
pas produire des violons mais en faire des instruments chantant,
vivant, qui peuvent partager une émotion. [...]
EQM : C'est un métier aux antipodes du rythme
de consommation de notre société...
O. P. : C'est l'antithèse de la consommation. Les
violons ont traversé le temps jusqu'à nous ; nous
devons les aider à poursuivre leur voyage. Nous devons
prendre notre temps aussi, pour comprendre le couple violon-musicien,
accorder l'un avec l'autre. Il ne faut pas l'oublier, un
violon c'est un amplificateur d'émotions. Le son exprime
des choses sur lesquelles il est impossible de mettre des
mots. Notre rôle est donc délicat. D'ailleurs, quand un
musicien a trouvé son violon et qu'il me donne son
ancien instrument, c'est un moment très difficile, comme
un deuil.
EQM : Parlez-nous de la relation maître-apprenti.
O. P. : Un maître vous accepte à certaines conditions.
La première, c'est de se soumettre totalement à ses
objectifs, aux particularités de son atelier. En
revanche, lui s'engage à vous faire acquérir assez
d'expérience dans votre domaine. Si c'est
l'expertise par exemple, il vous donnera l'occasion
de voir assez de violons pour former l'œil. De
luthier en luthier on progresse, on découvre de
nouvelles dimensions du métier : un voyage à
la fois physique mais aussi intérieur, qui dure une
dizaine d'années et exige une grande capacité
d'adaptation.
EQM : Il n'y a pas dix ans que vous avez ouvert
votre propre atelier à Montréal. Sans être bien fortuné
vous êtes déjà très impliqué dans votre milieu, y compris
comme mécène !
O. P. : C'est important de supporter un jeune
musicien qui n'a pas de moyens mais qui a du talent. Comme
c'est nécessaire de bien conseiller un élève qui débute.
Souvent, je vois venir des enfants de quatre ou cinq ans.
La famille a entendu du violon à la télé, le petit veut
en faire, les parents veulent acheter un instrument.
C'est effectivement le plus beau cadeau qu'ils vont faire à
leur enfant ! [...]
EQM : Comment faites-vous la part entre la passion
musicale et la nécessité de tenir commerce ?
O. P. : Vivre seulement de la restauration d'instruments
n'est pas possible. On ne peut demander au client le prix
réel des heures que l'on passe sur quelques petits
copeaux ! Accepter l'idée de vendre mes violons a
été difficile ! Mais en même temps, je tiens
effectivement un commerce ! On se situe au niveau
de la sonorité, de l'émotion, de la matière, et
puis soudainement, on change de registre pour annoncer
le prix d'un instrument ! La notion de devis est très délicate !
Alors je me suis donné des balises : la première,
respecter le budget du client ; la deuxième, vérifier
minutieusement que le prix de l'instrument est juste.
Je veux pouvoir garantir et assumer que l'instrument est
en parfait état. C'est fondamental pour moi, car je veux
créer une relation avec ce client pour 20 ou 30 ans.
Mais en même temps, lui doit comprendre que je vis de
ce métier. ©EQm
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Olivier Pérot |