SOUS LA TENTE DES WOODABES
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reportage photo.
Depuis des années, les Peuls-Woodabes m'invitaient à les suivre
dans la brousse du Nord-Niger. Cette fois était la bonne.
Derrière « l'auto-gare », le fleuve Niger
s'illumine dans le petit matin. Nous quittons Niamey avec deux amis woodabes que je connais depuis
leur enfance : Ibrahim, et Mohamed qui ont les cheveux tressés comme beaucoup de jeunes
de leurs ethnies. En six ou sept heures, nous rejoignons Tahoua, le chef-lieu du
département du même nom.
Au marché, nous achetons de quoi vivre en brousse. Natte pour le lit, bâche de plastique
pour la tente ; la théière bleue et le fourneau à charbon de bois fait avec
le moyeu d'une roue de bicyclette, pour le rituel du thé. Le fameux thé vert, toujours
de Chine. Il faut éviter la marque La Flèche, trop fort ; à jeun, il tape
sur le système. À 3 000 FCFA le kilo (4,5 € ou 7 $CAN), le thé est une part
importante du budget des Woodabes aux repas si peu variés : lait, boule de mil au lait,
riz au beurre avec sauce noire de feuilles de baobab, fromage en feuilles et dattes. Pour
l'équivalent de 9 € (14,5 $CAN), on obtient 25 kg de riz.
Le taxi-brousse pour Abalak est moins ponctuel que l'autobus. Nous ne partons qu'après
l'embarquement chaotique des malles, des casseroles et des animaux. On peut tout mettre sur le toit
d'un camion. Nous nous serrons à trente dans un véhicule de 19 personnes.
À l'intérieur, la mosaïque des peuples du Niger. Le chauffeur
porte le chapeau brodé des Haoussas. Mes amis woodabes se sont enturbannés, ainsi que le
vieux Touareg, vêtu de bleu comme il se doit, qui a loué la place la plus chère
car moins tassée à l'avant. Un jeune Peul, le seul habillé à
l'européenne, exhibe un carnet de citations. Au fond du bus, des femmes touaregs qui, au
contraire de leurs maris, ne se voilent pas le visage. Elles sont finalement obligées de le
faire à cause du soleil et de la poussière. Sur le bord de la route, les carcasses
d'animaux tués par les gros transporteurs ou la sécheresse.
À Abalak, nous étalons nos nattes dans la courée aux murs de banco. Elles sont
vite envahies par des parents et amis venus pour de longues salutations. On ne se regarde pas en face.
Quelquefois, c'est à cause de la déférence que les femmes doivent aux
hommes ; d'autres fois, il faut marquer la différence d'âge. D'emblée, les
hommes m'offrent le massa, les beignets à la sauce rouge à base de farine de riz.
On mange avec les mains ; j'ai pris soin de laver les miennes.
Nous cherchons un véhicule tout-terrain pour rejoindre le campement. J'avais oublié que
la couleur de ma peau fait monter les prix. Enfin, nous trouvons. Mais le chauffeur a disparu !
L'attente, encore. Puis nous partons...
La saison des pluies est la période la plus reposante pour les
éleveurs. L'herbe et l'eau des marigots permettent aux vaches de brouter seules près des
campements. Elles reviennent le soir à cause des veaux que l'on attache.
Les femmes préparent la nourriture. Après le repas, les restes attendent les
appétits récidivistes dans les calebasses recouvertes de couvercles de rotin. Le vieux
chef Dadi me confie qu'il préfère vivre en brousse car il peut boire du lait à
volonté. Ça passe mieux pour les vieux.
Certaines femmes font de l'artisanat, comme Djolo la femme de Dadji, le futur chef du campement. Les
hommes sont assis sur leurs nattes à palabrer. On discute beaucoup. Les visiteurs sont
fréquents, on échange les nouvelles. Les hommes se redressent pour la préparation
du thé, mais le plus souvent, c'est un petit qui apporte le fourneau à charbon sur
lequel poser la théière.

Dadi doit approcher 70 ans. Il a eu cinq femmes. Deux sont encore vivantes. Il est
le chef pour 23 campements comme le nôtre, qui regroupent à chaque fois trois à
cinq familles. Autour de nous, une douzaine d'autres campements sont rassemblés. Un ordre
scrupuleux régit l'organisation des tentes, du nord au sud. La sanction du ciel sera grande
pour les désobéissants : la foudre tombera sur la tente ou bien la famille sera
décimée par les maladies. La première femme du chef plante toujours sa tente au
nord; dans la ligne la deuxième suit à 10 mètres, etc. L'aîné aussi
se trouve au nord du père, c'est une manière d'honorer sa descendance pour un Woodabe.
À huit mètres, devant chaque tente, on installe une corde au sol pour attacher les veaux.
Qui veut entrer dans l'espace de la tente doit impérativement la contourner. Même les
vaches ne transgressent pas cette frontière.
Le soir, je plante ma moustiquaire un peu hors du campement afin de jouir de la tranquillité
de ces pâturages bibliques. Un endroit pour revenir à moi-même après tant
d'années de voyages et d'une vie proche de bien des tensions du monde.
Tous les trois jours environ, on change d'endroit. Le vieux hésite, puis il donne
l'ordre à voix forte. Le nourrisson au sein, les femmes empilent les calebasses comme des
cubes gigognes. Elles sanglent le tout sur les ânes, avec les lourds montants du lit joliment
sculptés : c'est le seul meuble de la tente. Il protège personnes et bagages des
insectes, des animaux rampants et de l'eau en cas d'orage. Une bâche grise, bleue ou orange
remplace les traditionnelles tentes de cuir.
Les hommes partent en reconnaissance sur les trois chameaux du campement. Ceux-ci servent aussi
à parcourir les longues distances, lorsqu'un homme visite d'autres campements pour transmettre
une invitation à un mariage ou à une réunion. Les femmes suivent avec les
ânes et les enfants.
Nous marchons à travers la brousse arbustive d'épineux et de buissons, sur un sol
verdoyant de bonnes herbes qui seront sèches et très piquantes dans un mois -
elles s'accrocheront aux pieds. Scorpions et serpents sont nombreux. L'an passé, Mohamed a
tué sept serpents en deux semaines. Depuis, il porte de fringantes chaussures de ville.
Ibrahim aussi marche bien chaussé.
Nous parlons des morts woodabes. On érige un monticule sur leur corps enterré là
où ils meurent. On peut se souvenir du lieu, mais on n'y revient jamais. Seuls les
décès à l'hôpital ou les morts suite à une rixe sont
déclarés.
Le ciel se colore d'ocre et de gris foncé.
La pluie vient. Le chef crie à sa femme :
« Nous avons des étrangers et tu n'as même pas
« tenté » depuis le matin ». Chaque femme ramasse les nattes,
les marmites, tout ce qui traîne. Je m'abrite dans la tente de Dadji. Nous nous tenons à
trois sur le lit, nos têtes tout contre la toile cinglée par les rafales. Sa femme
Djolo, deux grandes filles d'un premier mariage et ses deux petits restent accroupis dans les 70
centimètres couverts à côté du lit.
Pendant le vent de poussière qui précède la pluie, Djolo a trait du lait. Elle
me l'offre. L'attente peut durer des heures. Pendant ce temps, on ne peut rien cuire. Malheur
à celle qui n'aura pas constitué une réserve de bois sec.
On apporte dans un seau de l'eau puisée dans le marigot au vieux chef qui la refuse. Trop sale.
Il demande à Mohamed de lui ramener des écorces d'un arbuste appelé andjahi, en
langue peule. Cette écorce fait déposer les nombreuses impuretés en suspension
dans l'eau au fond du récipient.
Un soir, de retour d'un campement voisin, je trouve le vieux chef recroquevillé sur sa natte,
tremblant de tout son corps. Depuis six mois, il a de graves problèmes urinaires. Plusieurs
membres de sa famille sont morts ainsi. Je lui prépare une tisane béninoise qui le
soulage durant la nuit.
Pendant ces jours où je vis en nomade, je me laisse imprégner
des valeurs profondément humaines de ce peuple. Les amples salutations auxquelles on se livre
lors des rencontres priment sur toute nécessité. Elles montrent l'attention
portée à chacun. Les questions : « Et la santé ?
Et la famille ? Et la maison ? », ne sont pas superficielles dans un monde si
précaire. Les salutations se poursuivent parfois devant un verre de thé. On entend
rarement la voix s'élever, sauf pour rappeler les chèvres ou pour prévenir les
femmes d'un campement qui ne suivent pas la direction prise par les hommes.
Nourris de lait et de mil,
quasi végétariens, les Woodabes sont habités de tranquillité. Il n'y a
guère que pour des histoires de femmes qu'ils sont prêts à se battre à
mort.
Jusque tard dans la nuit, les palabres ne gâchent pas le silence de la brousse. On écoute
toujours quelqu'un jusqu'au bout « parce qu'on ne sait pas à l'avance ce qu'il va
dire », m'explique Ibrahim.
Les objets peu nombreux n'encombrent pas l'esprit. Le travail très simple des éleveurs
laisse un temps considérable à l'échange et à la réflexion, au cur
de cette nature rude où rien ne corrompt le regard intérieur.
Leur simplicité
de vie me fait toucher du doigt ce que signifie être un homme, une manière de redevenir
ce que nous sommes.
Que leur manque-t-il ? Presque rien. Un peu d'éducation, mais laquelle leur offrir qui,
au bout du compte, ne risque pas de les éloigner de l'essentiel ? Un peu plus de
santé ? Mais peut-être n'ont-ils pas besoin d'une vie prolongée qui les
entraîne dans les frustrations angoissées de la société moderne, celle qui
n'a heureusement pas encore réussi à les « globaliser » ?
De l'eau plus pure, alors ? En tout cas, j'ai bu à leur
source... ©EQm
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