LE RETOUR DES SAGES-FEMMES
À l'hôpital, à la maison de naissance ou
chez soi ? Les
parents du Québec peuvent choisir où faire naître leur enfant.
Un cri, venu du fond de l'être. Appuyée sur son conjoint,
la jeune mère entre dans les derniers instants de l'accouchement. En face d'elle,
la sage-femme suit chaque mouvement, chaque respiration, chaque avancée. On dirait
qu'un fil invisible la relie à la mère, au nourrisson, au père. Le fil de
la vie.
Au Québec, on a compté à peine plus de 72 000 naissances en 2003 : avec
1,4 enfant par femme en âge de procréer, la province a l'un des plus faibles taux
de fécondité en Occident. La grande majorité de ces poupons sont nés
dans un centre hospitalier, avec l'aide d'un médecin. Mais environ 1 200 femmes
(1,6%) ont choisi d'accoucher dans une des huit maisons de naissance ouvertes depuis 1999 et
pour lesquelles les listes d'attente s'allongent. Ces vastes demeures offrent l'intimité
d'une belle chambre, où traverser ces heures presque comme chez soi. Le père peut
rester dormir la nuit qui suit l'accouchement ; des espaces sont aménagés pour
les enfants.
Mais surtout, la sage-femme qui a accompagné la mère au long de la grossesse est
là pour la guider à cet instant si particulier de l'existence. « La
qualité de cette présence me garde encore émerveillée après
25 ans de métier, dit la sage-femme Isabelle Brabant. Ces accouchements sont pour moi
comme autant de moments sacrés, où l'on est pleinement dans le présent,
totalement disponible à quelqu'un. Il y a la chair et le sang, et quelque chose de
terriblement vrai se passe. »
C'est le mauvais souvenir de ses propres accouchements qui a décidé
Isabelle Brabant à devenir sage-femme : « Je me suis dit que ça ne pouvait
pas être « ça », accoucher. » Elle a travaillé
à la reconnaissance de son métier et à l'ouverture de maisons de naissance
intégrées au système de santé. Elle a aussi écrit un livre
sur le sujet, Une naissance heureuse, qui l'a fait connaître dans plusieurs pays.
« Naître n'est pas une maladie, rappelle-t-elle : il n'y a rien de plus
naturel ! Depuis la nuit des temps, des milliards de femmes ont trouvé
Naître n'est pas une maladie, rappelle-t-elle : il n'y a rien de plus
naturel ! Depuis la nuit des temps, des milliards de femmes ont trouvé en elles les
ressources pour accoucher, avec l'aide d'autres femmes, chez elles ou dans un lieu
préparé pour la circonstance selon la culture de leur pays ».
Un savoir transmis entre générations, aujourd'hui enrichi de toutes les
connaissances scientifiques sur la grossesse.
Au cours du XXième siècle, et parce que la technologie a permis de faire face
à la plupart des complications périnatales, la médecine a drainé vers
l'hôpital l'ensemble des naissances. « Individuellement, les sages-femmes du
Québec pouvaient pratiquer si un médecin leur en donnait la permission, dit
Isabelle Brabant. En pratique, elles ont graduellement été écartées
du processus de la naissance. »
En 1980, lors du colloque « Accoucher ou se faire accoucher ? »,
près de 10 000 femmes ont sonné l'heure du réveil. Avec le soutien du
collectif « Naissance-Renaissance », les sages-femmes ont entamé
une longue lutte pour que les parents puissent à nouveau choisir où et avec qui
vivre l'accouchement - y compris dans leur maison.
Après bien des péripéties, le gouvernement a voulu vérifier les
prétentions des sages-femmes. Après tout, aux Pays-Bas, ces spécialistes
effectuent 80% des accouchements dont 30% à domicile, et leur pays a un des taux de
mort périnatale les plus bas au monde ! Dès 1994, les sages-femmes du
Québec ont donc mis à profit l'expérience qu'elles avaient accumulée
à domicile pour lancer six projets de maisons de naissance.
Le bilan de nombreuses années de recherche est sans appel : les accouchements en
maison de naissance ou à domicile avec une sage-femme sont aussi sécuritaires
qu'en milieu hospitalier.
En 1999, l'Ordre des sages-femmes du Québec a donc
été créé. Et le gouvernement leur a rendu le droit de procéder
à des accouchements à domicile. « La sage-femme a suivi une formation
universitaire de quatre ans, dit Isabelle Brabant. Elle sait avec précision quels
gestes elle peut poser, quelles grossesses elle peut accompagner, et à quel moment elle
doit diriger une femme enceinte vers un médecin. »
« La sécurité d'un accouchement comporte deux facettes,
explique-t-elle. D'abord une part objective, mesurable, des paramètres non
négociables : la proximité d'un hôpital, la présence
d'oxygène et de l'équipement nécessaire pour les urgences, un
véhicule prêt à un transport d'urgence, des conditions de santé,
etc. » Habituées à travailler dans des contextes oû il y a moins
de ressources autour d'elles (la salle pour les césariennes n'est pas de l'autre
côté du couloir !), les sages-femmes développent une attention qui
leur permet d'anticiper les complications, plus facilement qu'un médecin pris par
plusieurs patientes à la fois dans une maternité.
Mais la part subjective a au moins autant d'importance : « L'état
d'âme de la femme qui accouche a un effet direct sur la manière dont la naissance
se passe », dit Isabelle Brabant. D'où l'importance de laisser la femme
accoucher là où elle se sent en confiance. Dans les hôpitaux du
Québec, plus de la moitié des femmes reçoivent aujourd'hui une
épidurale (péridurale, en France) - et bien plus de 75% dans les grands centres
urbains. On y pratique aussi une césarienne une fois sur cinq. La tendance est bel et
bien à la médicalisation de la naissance.
Celles qui choisissent la maison de naissance prennent donc une autre voie, à
contre-courant. Mais maintenant que ce choix est devenu légal, leur nombre
croît rapidement. « Dans un monde qui a peur de la souffrance, ces femmes
font plutôt le pari de leurs capacités à plonger dans le grand flot de la
vie », dit Isabelle Brabant. De quoi ré-humaniser un acte de la vie aussi
vieux que le monde. ©EQm
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